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# Aménagement urbain
Dossier LES ALTERNATIVES
Bidonville de Ris-Orangis - © Jean Larive / http://jeanlarive.com

Je suis tombée l’autre jour sur un article qui évoquait les derniers jours d’un bidonville rom avant son démantèlement par les autorités. Le journaliste y décrivait l’action solidaire au sein du bidonville d’un collectif d’architectes et d’urbanistes, le PEROU (Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines), pendant les quelques mois qui ont précédé sa destruction, en avril dernier…
Cette volonté de pratiquer ce qu’on pourrait appeler la « collabor-action » entre des professionnels de l’urbain et des habitants déclassés m’a intriguée… et la mise en bouche en forme de manifeste du site web du PEROU a renforcé mon envie d’en savoir plus sur les motivations et les aspirations de ce jeune collectif. Sébastien Thiéry, coordinateur du PEROU et politologue, a accepté de se prêter au jeu de l’interview…

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Vous définissez Perou comme un laboratoire de recherche-action sur la ville hostile… De quelle hostilité parlez-vous ? Est-ce la ville ou la société qui est violente ?

« J’ai tendance à penser qu’il n’y a pas d’un côté « la société » et de l’autre « la ville », distincts comme le seraient le contenu du contenant. J’ai tendance à croire qu’il y a un « espace social » qui s’éprouve au quotidien, ou encore un « corps social » qui a lieu, celui que nous formons d’être ensemble ici et maintenant : un théâtre constitué d’êtres inanimés et animés, de corps humains et décors urbains, mais aussi de représentations. Nous appelons cela « la ville », mais son périmètre déborde donc largement ce qu’en comprend la science des urbanistes. C’est peut-être l’urbain plus l’urbanité, l’habitat et l’art d’habiter confondus. Et c’est cela, cet « être ensemble » qui se donne sous nos yeux, sous nos pas, qui fait violence pour nombre d’entre nous : celles et ceux qui, sans place légale et rôle légitime dans le théâtre urbain, ne sont décomptées que comme « corps en trop ». La violence commence ici, dans cette manière de les voir et de les nommer : « sans-abri » en tout genre. »

Vous prenez le parti des indésirables… Contre quoi luttez-vous ?  

« Peut-être luttons nous davantage « pour » que « contre ». Par goût pour notre liberté d’abord: lutter contre c’est se placer en (contre)dépendance par rapport à un prétendu ennemi, intégrer à notre calendrier le sien, à nos gestes les siens, à nos pensées les siennes. Par souci de justesse, si ce n’est de justice, en outre : l’ennemi n’est pas un parti, un groupe qui fomenterait, une mafia organisée, mais cette ville qui est aussi constituée de notre propre trajectoire, de nos habitudes et de nos défaites. Nous luttons pour ce qui au beau milieu de nos déroutes accumulées a de l’avenir, et nous essayons de lui faire de la place, de le faire grandir. Ici, nous nous plaçons auprès de ces « corps en trop » qui s’avèrent des êtres humains et des sujets de droit. Ici, nous invitons celles et ceux habités par la nécessité, si ce n’est le désir, de faire. Ici, nous oeuvrons, transformons l’espace, construisons d’autres représentations. Et nous efforçons de faire l’hospitalité qui doit avoir lieu. »

Vous vous attaquez à des problèmes considérés comme sans solutions (intégration des Roms / grande précarité), quelle est votre méthode ?

« Notre méthode est bien de partir de cette évidence : qu’il n’y a pas de solution. Nous n’irons pas quémander aux pouvoirs publics qu’enfin les solutions adviennent, parce que nous partons du principe, d’une hypothèse si on veut, que le politique pour mille raisons n’est pas outillé pour répondre à ce qui a lieu. Un maire quelconque se trouvant face à des centaines de personnes vivant dans des bidonvilles ne peut aujourd’hui qu’être pris de panique, et suivre le chemin du pire. Au mieux, ce qui n’est pas moins lâche à bien considérer les choses, s’abstient-il de faire, et la situation se dégrade lentement jusqu’à ce que le pire s’impose. Notre méthode est donc d’expérimenter d’autres chemins, éventuellement sauvages et dans l’illégalité, et de faire se retourner les représentations du dit « problème », jusqu’à éventuellement rénover le répertoire des actes publics qui lui sont opposés. « Faire pression » n’est pas vraiment de notre langage ; « faire école » bien davantage. »

Quel a été le « déclic » pour fonder Perou ?

« Pas de déclic, mais une suite d’apprentissages. D’abord un vertige : avec les Enfants de Don Quichotte à l’action desquels j’ai pris part, se retrouver face au Ministre et ses conseillers, et mesurer la vacuité de leur science, la pauvreté de leur art, leurs réponses réflexes aussi dangereuses qu’absurdes, à savoir l’hébergement d’urgence et la construction massive de logements. Ensuite un agacement : chez les militants contre le mal logement, compter l’énergie déployée à manifester plutôt qu’à construire, prendre la mesure du même désintérêt pour des questions aussi élémentaires que qui fait la ville, comment, pour qui ? Et, parallèlement, la rencontre de concepteurs, architectes, artistes, designers, qui s’interrogent sur d’autres manières de construire face à ce qui a lieu, face à ce qui se déchire sous nos yeux. Alors, le PEROU est né du désir d’inviter les concepteurs à rencontrer les acteurs du terrain, et en travaillant d’abord l’espace – les manières de le concevoir, le transformer, le créer -, tenter d’ouvrir d’autres perspectives que celles usées que nous servent les acteurs publics comme bien des acteurs militants. Avec néanmoins une modestie méthodologique : chercheurs et non pas militants, nous ne défendons aucun parti ni aucune solution, et nous engageons dans un travail qui vise à explorer d’autres voies pour en transmettre le chemin à d’autres. A Ris-Orangis, nous avons donc élu domicile dans un bidonville, nous avons construit, nous avons dansé, nous avons documenté, nous avons échangé avec les familles comme échouées là. Nous cherchons aujourd’hui à comprendre pourquoi à partir de là nous avons réussi à faire scolariser tous les enfants, à obtenir la régularisation d’un tiers des personnes avec lesquelles nous étions, à faire signer 12 contrats de travail d’insertion à des Roms jusque là chassés de toutes parts. Et nous cherchons en même temps à comprendre pourquoi à partir de là nous ne sommes pas parvenus à créer un autre avenir pour les deux autres tiers de ces personnes qui se retrouvent aujourd’hui, après l’expulsion et la destruction de tout ce que nous avons construit, à 500 mètres de là, dans un nouveau bidonville. »

Qui est à l’origine de Perou ?

« Il n’y a pas une personne à l’origine du PEROU, mais des histoires qui se croisent à un moment donné. Celles d’inspirateurs multiples, architectes, intellectuels, artistes, et autres sans étiquettes mais avec parfois beaucoup d’influence. Celles de « constructeurs » rassemblés dans l’acte et qui n’ont cessé de rénover le sens du PEROU. Celles à venir, parce que tant d’histoires sont à rencontrer, et à écrire. Concrètement, le PEROU est une association loi 1901 fondée en octobre 2012, présidée par le paysagiste Gilles Clément, et dont je coordonne les actions. »

Qui peut faire appel à vous ? Comment ?

« Nous travaillons auprès d’associations de terrain, et pensons les projets en collaboration avec elles en apportant nos outils singuliers pour tenter de frayer un chemin là où, sur le terrain, se présentent des difficultés si ce n’est des impasses. Et nous nous tenons bien évidemment à disposition de collectivités territoriales qui souhaiteraient s’engager dans des politiques hospitalières. Aujourd’hui, nous sommes engagés à Ris-Orangis avec le Conseil Général sur un projet de stabilisation de 38 personnes Roms, mais aussi à Grigny auprès d’un collectif de riverains oeuvrant sur un bidonville occupé par une trentaine de familles, à Paris avec l’association des Enfants du Canal pour la création d’un centre d’hébergement nomade avec des sans-abris, en Avignon avec l’association CASA (Comité d’Action des Sans-Abri) pour la création d’un centre d’hébergement, et nous discutons avec une plateforme associative pour envisager des projets avec les populations migrantes qui vivent la vie que nous savons dans les jungles et autres squats du Nord-pas-de-Calais. On peut passer par l’email pour commencer (contact@perou-paris.org), mais le seul medium qui vaille reste le terrain, sur lequel nous nous déplaçons pour rencontrer quiconque souhaiterait faire appel à nous ! »

Sébastien Thiéry, coordinateur du PEROU – Pôle d’exploration des ressources urbaines - Juin 2013
Crédit photos : Jean Larive / jeanlarive.com

En savoir + : Le site du PEROU : http://www.perou-paris.org/

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4 commentaires sur La ville solidaire, c’est Le PEROU…

  1. bravo pour ces initiatives citoyennes, hors des sentiers battus, de la norme et du « bien pensé »: il faut du courage pour toujours recommencer ces aventures urbaines et humaines et beaucoup de solidarité

    bon courage

  2. Usually I do not read writeup on blogs, nevertheless I wish to say that this writeup extremely forced me to take a look at and do so! Your writing taste has been amazed me. Thanks, really wonderful post. cgfgdgdgdgfa

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